Bruxelles-Midi

Posté dans : Revue de presse

Ensemble !, n°66, octobre-décembre 2009

Bruxelles vit à l’heure internationale au détriment de ses habitants : avant tout la vitrine de la Belgique, la capitale doit être vouée au monde extérieur. Voici l’un des amers constats que fait Gwenaël Breës, militant associatif et fondateur (avec d’autres) du cinéma Nova. Fraîchement élu président du conseil d’administration d’Inter-Environnement Bruxelles, il livre ici les fruits d’une enquête au long cours. Ancien habitant du quartier Midi, il relate, documents, témoignages et expériences de première main à l’appui, l’histoire de ce que d’aucun désigneront longtemps encore comme un coup de poker menteur urbanistique. Les sombres opérations de revitalisation du quartier Midi sont le fait d’une élite, socialiste “gestionnaire”, influencée par une vision libérale de la ville. Là où Haussmann et les hygiénistes imaginaient de larges avenues pour lutter contre les “chancres urbains” où s’entassaient les “classes laborieuses, classes dangereuses”, les nouveaux penseurs de la ville rêvent de bureaux et d’hôtels.

Bien que des rénovations de quartiers populaires abîmés soient possibles, des processus mensongers mènent à leur mort et à leur démolition. Dans le cas de Bruxelles Midi, l’objectif annoncé était de ne pas reproduire le saccage de la construction de la jonction Nord-Midi, d’éviter le désastre de la gare du Nord ou du quartier Léopold… Sans succès. Les mêmes bureaux d’architectes sont toujours en lisse, à Sainctelette comme à Molenbeek (1) et dans d’autres quartiers de la ville. A chaque fois, le même mythe directeur : la construction de bureaux dans une commune pauvre serait à même de renverser la donne budgétaire en faisant rentrer taxes professionnelles et précomptes immobiliers pour contrebalancer les dépenses sociales. Mais gare du Midi, force est de constater que c’est un jeu à somme nulle, résultat d’une stratégie au mieux naïve, au pire vénale, de la part des politiques : pas d’augmentation substantielle des rentrées d’imposition (ce sont des services publics, exonérés qui occupent les immeubles construits), pas de création d’emplois pour les habitants de Bruxelles, pas de relogement pour les habitants expulsés. Saint-Gilles reste une commune pauvre, malgré la drague incessante des classes moyennes. Si la population change dans la commune, ce n’est pas à la hauteur des attentes : c’est une population jeune, volatile, en transit qui évolue à Saint-Gilles. Les rénovations successives – objectif : plaire aux congressistes, travailleurs des institutions et autres navetteurs – visent à surtout éviter l’effet Bronx : un quartier pauvre au coeur d’une ville internationale.

Une rénovation scandaleuse

La saignée du quartier du Midi s’est accélérée avec l’arrivée du TGV et la transformation de la gare. Une stratégie de pourrissement, alimentée de rumeurs, a accéléré la déliquescence du quartier en empêchant les petits propriétaires d’y investir. Des lois cyniques ont permis de les exproprier de leur maison ou de leur commerce sans leur proposer de situation équivalente. La société mixte, public-privé, qui gère le projet a encaissé les plus-values au passage. Les habitants ont vécu de véritables drames personnels : leurs souvenirs ont disparu en silence sous les fondations d’hôtels chic et de bureaux high-tech.

Scandaleuse, la rénovation du quartier l’est aussi au point de vue représentatif : beaucoup d’éléments se retrouvent hors du contrôle parlementaire via le montage de type partenariat public-privé, cette idéologie socle de toutes les privatisations et rationalisations machiniques des services publics. On concède le service public à des entrepreneurs privés, qui se sucrent sur les deniers communs sous pretexte d’une meilleure efficacité du secteur marchand. Les élites européennes mangent toutes au même râtelier idéologique : le montage s’inspire dans sa forme, d’expériences dommageables pour les habitants comme celle du quartier Montparnasse à Paris. Cette fascination pour les projets urbanistiques privés/publics comme Eurallile (partenariat de dupes principalement en fonds publics) s’inscrit dans un contexte, où dans la région bilingue, la privatisation des services administratifs et publics avance à grands pas.

Le projet d’un homme

La rénovation du bas de Saint-Gilles est le projet d’un homme, Charles Picqué, indéboulonnable ministre-président de la Région de Bruxelles-capitale, bourgmestre fantôme (“empêché”) de la commune de Saint-Gilles. Le portrait est dressé au vitriol, d’un acide aussi sulfurique que celui qui a défiguré le quartier.

Bruxelles a déjà trop de bureaux alors que de nouveaux projets s’apprêtent à sortir de terre. Les immeubles comme le South Center Titanium ne sont pour l’instant que modestement occupés. Les deux récentes validations de projets d’hôtel de standing (2) dans le quartier, dans un secteur touristique pourtant en pleine récession, confirment la difficulté de faire cesser ces processus destructeurs. Du quartier originel ne restent plus que quelques boutiques et une pharmacie en container, qui surprend le voyageur à la sortie de la gare, dernière survivance emblématique de la vie d’un quartier perdu.

• Peggy Pierrot, Collectif Solidarité contre l’exclusion

BRUXELLES-MIDI, L’URBANISME DU SACRIFICE ET DES BOUTS DE FICELLE, GWENAËL BREËS, ÉDITIONS ADEN, MAI 2009, 18 EUROS.

Notes :
(1) La future tour Premium : http://www.lesoir.be/regions/bruxelles/bruxelles-gratte-le-%20ciel-2009-05-22-707896.shtml
(2) http://www.lesoir.be/regions/bruxelles/2009-07-07/nuitees-recul-22-mois-juin-716450.shtml