Henri Bernard est décédé le 5 octobre 2008, alors qu’il était en vacances. L’information résonne bizarrement. Il y a en effet quelque chose de paradoxal, de décalé, à associer le mot « vacances » au nom de l’infatigable animateur de l’Association du quartier Léopold. A son (grand) âge, cet éternel jeune homme à la personnalité hyperactive s’était-il finalement accordé un peu de calme et de repos ? On n’y croit pas une seconde. Mais tout de même : il lui arrivait donc de quitter son quartier, sa ville et même son pays…

Sa disparition attriste à plus d’un titre. Pas seulement parce que le gaillard était encore en pleine forme, qu’il continuait à avoir de nouveaux projets chaque jour, ou encore que sa présence, ses interventions et même ses allures d’Andy Warhol tourmenté vont cruellement manquer dans bon nombre de réunions… Mais aussi parce qu’on se dit — un peu bêtement, comme souvent dans ce genre de cas — qu’on ne célèbre pas assez de leur vivant les gens qui nous sont importants. En ce qui me concerne, un de mes regrets est que personne n’ait à ce jour écrit un livre ou tourné un film sur Henri Bernard. Cet homme était une mine, une véritable mémoire de la vie politique et syndicale du pays, une encyclopédie vivante de l’histoire de la région bruxelloise, et même le gardien des archives des habitants d’un quartier en lutte contre sa transformation en paradis du mètre carré de bureau pour eurocrates et lobbyistes… C’est un point de repère qui disparaît dans la jungle urbaine.

Des personnages comme ça, on n’en rencontre vraiment pas souvent. Heureusement, diront certains ! Pour les bétonneurs et autres planificateurs du quartier européen, sa disparition est sans doute une bonne nouvelle. Car le bonhomme insuportait. Envahissant, borné, monomaniaque, il était surtout informé, rusé et tenace. Terriblement tenace… et indécrotablement bavard ! Doté d’un débit de paroles à peu près intarissable, c’est une de ces personnes qui tout en se donnant la liberté de multiples détours dans une discussion, ne perd jamais de vue l’idée qu’il a en tête, l’objectif auquel il veut arriver… Bien malin, celui qui peut prétendre avoir mis fin à une conversation avec Henri Bernard avant que lui-même ne l’ait lui-même décidé ! Inlassablement, il poursuivait son flot d’arguments, de références historiques, étalant sa parfaite maîtrise des dossiers et mettant une culture inépuisable et une force de conviction à toute épreuve au service de la cause. Inutile de préciser que malgré les aversions et les inimitiés qu’il suscitait, il lui arrivait souvent d’obtenir des résultats ! L’animal savait aussi être un grand séducteur et ne pliait jamais. Un perpétuel résistant, refusant de se résigner même confronté à de puissants intérêts et à des adversaires du genre « rouleaux compresseurs ». Pour ses alliés non plus, le bonhomme n’était pas toujours facile. Il pouvait irriter au premier abord. Il avait parfois raison seul contre tous. Il lui arrivait aussi de s’énerver tout rouge… Sans doute sa façon à lui de prendre les choses à coeur, d’être entier, et cela le rendait totalement attachant. Car Henri ne défendait jamais son intérêt particulier, il recherchait l’intérêt commun, défendait les services publics, refusait la disparition de son quartier, travaillait à un projet humain pour la ville…

Toutefois, même parmi ses nombreux compagnons de route, Henri avait parfois l’air bien seul : à maîtriser une masse d’informations indigestes, à saisir dans toute leur complexité les rouages économico-politico-immobiliers qui entraînent le quartier Léopold vers sa perte… C’est sans doute la raison pour laquelle il avait quelque peu changé son fusil d’épaule ces dernières années. Probablement travaillé par la volonté de transmettre, par l’espoir que d’autres personnes reprennent « le flambeau », il a initié une série d’initiatives destinées avant tout à ramener de la vie dans le quartier. De l’art contemporain à la bande dessinée, de la littérature à la musique, en passant par le cinéma et l’internet, ses centres d’intérêts étaient multiples, sa curiosité apparemment sans limite.

A présent, il nous appartient d’assurer que ce passage de témoin s’effectue bel et bien et que sa mémoire ne disparaisse pas. Qu’aux quatre coins de la ville émergent et s’activent plein de généreux emmerdeurs !

Gwen