La Libre Belgique, Chronique, 11 juillet 2009

Les projets urbains ont été marqués, jusqu’ici, par deux nécessités : revitaliser et internationaliser. Est-ce un but suffisant ? Et quel est son prix ?

A la veille des élections régionales est paru un intéressant ouvrage : « Bruxelles-Midi. L’urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelles » (Editions Aden). Son auteur, Gwenaël Breës, ose dresser un bilan critique des politiques d’aménagement réalisées sur le territoire bruxellois depuis 1989.

En ressortent deux principaux enjeux. Premièrement, la revitalisation de Bruxelles est menée par une élite dont l’action a pour effet d’épurer la ville. Cette épuration se manifeste dans la rénovation de quartiers à la population trop pauvre pour être fiscalement rentable. Elle passe aussi par la promotion de bureaux à destination d’entreprises privées au détriment de quartiers défavorisés afin de s’attirer une autre manne fiscale. Deuxièmement, cet ouvrage montre les effets d’une idéologie de l’internationalisation sur la ville. Cette idéologie est devenue le principal outil de légitimation du développement du quartier Midi comme quartier d’affaires et s’est ensuite étendue à l’ensemble de la ville. En 2003, la deuxième version du Plan régional de développement réalisée sous présidence libérale y faisait massivement droit. En 2007, le Plan de développement international proposé par Charles Picqué (PS) lui donnait une nouvelle ampleur.

Deux nécessités déterminent donc aujourd’hui les politiques régionales : « revitaliser » et « internationaliser ». Deux dimensions régulièrement resservies dans un but modeste, mais justifié : renflouer les trésoreries publiques. Est-ce toutefois un but suffisant pour Bruxelles ? Et quel est son prix ? Le lourd bilan social d’une politique opportuniste dressé par M.Breës met aussi en évidence l’essoufflement d’un projet politique né dans les années 1970 : réaliser une ville au service de ses habitants. En effet, la création de la Région en 1989 semblait marquer la naissance institutionnelle de ce projet : de nombreux activistes acquirent différentes positions dans le personnel politique et dans la nouvelle administration régionale. Il semblait donc que cet idéal prenait « le pouvoir ». Mais comment ? Peut-on raisonnablement penser que les politiques menées dans la Région depuis 1989 le furent dans l’intérêt collectif alors que cette élite est majoritairement issue de quartiers favorisés de la ville ? La « bruxellisation » tant décriée par les luttes urbaines des années 1970 n’a-t-elle pas acquis après 1989 un « nouvel esprit » ? Ne pourrait-on pas voir la création de la Région comme l’intégration de la critique habitante à une nouvelle dynamique de rentabilisation du territoire urbain ? Le bilan des politiques régionales de Breës porte à le croire.

Ce qui amène à une nouvelle question : quel projet politique pour Bruxelles au lendemain des élections du 7 juin dernier ? Peut-on prétendre administrer un territoire urbain à l’aide d’outils réglementaires et continuer, dans le même temps, à masquer les dynamiques qui entretiennent une approche élitiste de la ville ? Que penser des Etats généraux de Bruxelles, fruit d’une fragile association entre patronat et syndicats, élites économiques et élites culturelles ? Si l’on peut reconnaître à ce mouvement de cruciaux décloisonnements dans la définition de la ville, on peut s’interroger sur l’impact de son cahier de doléances sur les coalitions en place, c’est-à-dire sur la capacité de ce mouvement à générer de « nouveaux réseaux » porteurs de ce projet dans la classe dirigeante. Le succès électoral du parti Ecolo à Bruxelles semble traduire cette demande d’un nouveau projet pour la ville, au-delà donc de seuls enjeux strictement environnementaux.

Il semble aujourd’hui que le renouvellement du projet bruxellois soit posé avec acuité face aux échecs respectifs des dernières présidences socialistes et libérales à construire un véritable projet pour la ville, tant elles se crispèrent sur des modes de gouvernement administratifs et gestionnaires. Mais comment les mandataires Ecolos vont-ils relayer cette demande et comment va-t-elle jouer dans les négociations gouvernementales ? A suivre.